L’ouïe de la saquebute

Peignot, Gabriel (1767-1849), Le livre des singularités, Dijon, V. Lagier, 1841, p. 21.

Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles
Qu’ès conduits tortueux des jumelles oreilles,
Portières de l’esprit, escoutes de nos corps,
Vrais juges des accents, recevant les thrésors
Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole
Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole!
Et d’autant que tout son semble toujours monter,
Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter
Au haut du bastiment, ainsi qu’en deux guérites,
Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites
Par les obliques plis de ces deux limaçons
Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons;
Comme l’air de la trompe ou de la saquebute
Dure plus que celui qui passe par la flûte;
Ou tout ainsi qu’un bruit s’étend par les destours
D’un escarté vallon, ou court avec les cours
D’un fleuve serpentant, ou rompu se redouble,
Passant entre les dents de quelque roche double.
Ce qu’il fit d’autre part afin qu’un rude bruit
Traversant à droit fil l’un et l’autre condui,
N’estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles
Par ce courbé dédale à l’esprit nos parolles,
Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux,
Par la riche Armagnae, n’est tant impétueux
Que le Dou, qui, sautant de montagne en montagne,
Fend d’un cours presque droit de Tarbe la campagne.

L'ouïeLe livre des singularités / par G.-P. Philomneste,… [Gabriel Peignot]
Source: gallica.bnf.fr